Le journalisme dans tous ses Etats

"Être photojournaliste aujourd’hui, c’est 10% derrière son appareil photo, 90% derrière son ordinateur"

In Entretien on 2 mars 2012 at 18:42

Le World Press Photo Award 2011 remporté par l’Espagnol Samuel Aranda le 10 février dernier, mais aussi et surtout la mort du photojournaliste Rémi Ochlik en Syrie le 22 du même mois… Ces deux événements m’ont amenée à me poser une question : comment font les photojournalistes pour (sur)vivre aujourd’hui, alors que la presse est en pleine crise et que le numérique a créé un flot d’images incessant ?

Comment vivent-ils? Mal. C’est généralement la réponse que j’ai reçue autour de moi. Deux photojournalistes ont toutefois accepté de répondre à mes questions plus précisément. Colin Delfosse, un photojournaliste Bruxellois qui fait partie du collectif de photographes Out of Focus. Et Frédéric Pauwels, un photographe attitré au magazine belge le Vif-L’Express. Il a également créé un collectif durant l’été 2011 : le Collectif Huma.

Pourquoi ces deux photojournalistes? Primo, parce qu’à travers leur participation à ces collectifs, ils montrent que les photojournalistes sont aujourd’hui obligés de se regrouper pour survivre : mettre en commun leurs compétences ainsi que leurs carnets d’adresses, voilà le principe global de ces collectifs. Et secondo, parce que grâce à ces deux photojournalistes, nous avons ici deux points de vue différents du même métier : l’avis d’un jeune qui a toujours vécu avec le numérique, et celui d’un photographe témoin de l’évolution de son métier et faisant partie des rares à encore bénéficier du soutien d’un journal. Interview croisée.

Selon vous, quel est l’état de la photographie de presse aujourd’hui ? Où en est-elle ?

Colin Delfosse

Colin Delfosse : Long débat. L’origine du problème est multiple. L’état de la presse tout d’abord.  Le segment photo est durement touché depuis le déclin de la presse. En Belgique particulièrement, où les budgets sont très réduits. De plus, il n’y a jamais eu de réelle politique photo dans les journaux et magazines belges. Aujourd’hui, il reste peu de photographes attachés aux quotidiens. Les photographes sont presque tous des freelance. Du coup, le métier est devenu très précaire. D’un autre coté, les coûts de production ont considérablement réduit grâce à l’avènement du numérique, ce qui a amené des milliers d’images sur le ‘marché’. Ajoutez à cela la ‘mondialisation‘ de la photo, et cela vous donne des millions d’images, réalisées par des photographes plus ou moins bons. Paradoxalement, ça attise encore plus les vocations. Résultat, les photographes sont obligés de se démarquer, explorer de nouvelles pistes de financement, de production, de diffusion.

Frédéric Pauwels

Frédéric Pauwels : La photographie de presse a beaucoup évolué depuis les douze ans que je suis dans métier. Avant, à mes débuts, on pouvait encore avoir 4 ou 5 pages avec nos reportages où la photo prenait une place importante. Depuis, le numérique nous oblige à travailler plus rapidement et la presse elle-même est devenue plus rapide par l’information. La presse People a aussi apporté un inconvénient : les lecteurs d’aujourd’hui sont plus attirés par les potins que par ce qu’il se passe dans le monde. Pour ce qui est des magazines, ils ont également dû intégrer plus de publicités pour survivre. Bref, le nombre de pages disponibles pour les reportages photo ont été fortement réduites.

Comment vivent les photojournalistes aujourd’hui ?

Colin Delfosse : Les photojournalistes survivent en multipliant les sources de revenu. La plupart des photographes en Belgique ne vivent pas de leurs publications (exception faite des quelques salariés dans les agences et les journaux). Ils animent des ateliers, font du corporate, du multimédia, enseignent, vendent des tirages d’exposition… Bref, ils ont de multiples activités connexes. Les ventes de reportage sont devenues une infime part de leur revenu.

Frédéric Pauwels : J’ai la chance d’être attitré comme freelance au sein du magazine le Vif qui me fait confiance depuis douze ans. Mais je donne également des cours de photo à l’Atelier Contraste à Bruxelles, trois fois par semaine. Je travaille sur des sujets personnels que je propose à la presse en laissant bien sûr la priorité au Vif pour ensuite les soumettre aux autres journaux. Il m’arrive aussi de faire du corporate ou des mariages : si on veut vivre de la photo aujourd’hui, il faut accepter de faire d’autres types de photos que simplement des photos artistiques ou journalistiques.

Qu’est-ce que l’avènement du numérique a changé pour votre métier ?

Colin Delfosse : TOUT. A vrai dire, on n’évoque même plus ce point tellement la révolution a déjà eu lieu. La technologie évolue encore, mais les pratiques sont déjà bien installées : traitements des images post-production, immédiateté de la diffusion, problème de droit des images sur le net et en dehors. Outil de promotion multiple, le numérique a aussi connecté les réseaux à un niveau international, et a donc accru la concurrence comme il a élargi les possibilités de diffusion.

Frédéric Pauwels : L’arrivée du numérique a changé notre manière de travailler. Les photographes doivent travailler plus rapidement et envoyer les images tout aussi rapidement pour être les premiers sur le coup. Moi j’ai la chance de travailler pour un magazine, ce qui me permet de prendre plus le temps par rapport aux photojournalistes attitrés à des quotidiens. Je peux rester plus longtemps sur place et mieux travailler mon sujet en prenant le temps de discuter avec les interlocuteurs. Les photographes d’agence après une demi-heure sont parfois partis alors que l’événement n’est pas encore terminé. Mais le numérique n’a pas que des inconvénients : les photographes peuvent aussi mieux présenter leurs travaux via des blogs ou des collectifs, où les reportages sont montrés de manière plus approfondie que dans les journaux.

Cette évolution vous inquiète-t-elle?

Colin Delfosse : Elle ne m’inquiète pas, vu que je suis "né dedans". Même si j’ai eu la chance de connaître la transition de l’argentique au numérique, j’ai fait mes armes dans l’ère digitale. Je n’ai jamais connu l’âge d’or du photojournalisme. Du point de vue de l’histoire de la photographie, il faut concevoir cette (r)évolution comme inéluctable. Bien qu’il y aura toujours des photographes qui travailleront en argentique, la pratique photographique appartient désormais au domaine du numérique. Le danger vient du fait que c’est une nouvelle technologie, et que les règles sont donc à redéfinir. Les droits d’auteur et la mention (DR) en sont un exemple.

L'une des photographies de Colin Delfosse : les femmes du PJKK (Parti des femmes travailleuses du Kurdistan) dans la région montagneuse du Kurdistan irakien

Frédéric Pauwels :Elle inquiète pas mal de photographes car il est devenu important pour nous de suivre de nouvelles formations afin d’être au fait des nouvelles technologies, comme la vidéo. Le Vif me demande maintenant de terminer les interviews en faisant une vidéo avec les trois questions qui ont amené les réponses les plus intéressantes. L’arrivée du Webdocumentaire nous oblige aussi à nous y intéresser et à suivre des formations sur des logiciels comme Final Cut Pro et autres. L’avènement du numérique a bousculé les codes et la protection de ce métier : autrefois le photojournalisme était protégé par la Chambre des Négoces et des métiers. Aujourd’hui, il n’est plus protégé et de plus en plus, de gens non formés à la photographie tentent leur chance sur notre terrain et donnent parfois des résultats pas toujours satisfaisants dans la presse. Le métier de photographe n’est pas de faire clic clac avec son appareil mais de cadrer, composer, placer son sujet, saisir la lumière, savoir sous exposer pour donner une ambiance, pouvoir approcher son sujet, toutes ces choses qui font qu’il existe une différence entre le vrai photographe et les gens non formés pour ce métier. Actuellement, on voit beaucoup de jeunes qui ont un appareil numérique dans les mains et s’improvisent photographes pros. Certains maintenant utilisent même l’iPhone pour faire des photos et les envoyer aux journaux.

Une photographie de Frédéric Pauwels tirée du reportage "Vous qui passez sans me voir" : une équipe mobile du Samu Social descend ici dans le métro à la rencontre des plus démunis.

Comment voyez-vous l’avenir de la photographie de presse?

Colin Delfosse : Mal. La situation va simplement suivre le court qu’elle a déjà pris. Les agences filaires vont prendre de plus en plus de place, sans doute pour des tarifs de plus en plus réduits. Les photojournalistes vont être amenées à financer leurs reportages par d’autre moyen, quitte à pouvoir diffuser gratuitement.

Frédéric Pauwels : L’avenir passera par le web et les nouvelles technologies. L’arrivée de l’iPad va certainement bousculer encore un peu plus le métier pour les prochaines générations. Je crains la disparition des magazines papiers pour ces nouvelles technologies. Toutefois le webdocumentaire semble sortir les photographes de l’impasse. En France, des bourses de 10000 euros permettent à des photographes de faire leur webdocumentaire.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaiterait se lancer dans le photojournalisme aujourd’hui?

Colin Delfosse : Ne pas prendre le photojournalisme comme un travail à part entière. L’époque de Capa et Bresson est définitivement révolue. Le métier a été totalement bouleversé, et il faut être un touche à tout. Si vous voulez faire du photojournalisme, pensez à avoir de l’argent, un réseau, et beaucoup de patience. Être photojournaliste aujourd’hui, c’est 10% derrière son appareil photo, 90% derrière son ordinateur.

Frédéric Pauwels : Je conseille aux prochains photographes de se lancer quand même pour aller au bout de leur rêve. Il faut tenter l’expérience pour ne rien regretter ensuite. Mais il faut tout de même avoir en tête que les débuts seront très difficiles financièrement. L’idéal serait de prévoir un mi-temps salarié afin d’avoir déjà une source de revenus fiable pour ensuite pouvoir se lancer en tant qu’indépendant. Et par dessus tout, il doit s’intéresser aux nouvelles technologies et se former à ces nouveaux supports où la photographie va peu à peu trouver sa place.

Merci encore à Colin Delfosse et Frédéric Pauwels pour leur participation.

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